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Henri Zalamanski : Talence

Il peut sembler incongru de camper des sculptures au glacis impénétrable, élaborées selon des équations savantes, parmi les gambades mutines d'une peinture buissonnière. D'un côté, la rigueur mathématique, la précision impeccable de silhouettes léchées, contenues, ne laissant aucune place à l'à-peu-près, à la bavure, au débordement - de l'autre, une débauche de flamboyances, d'éclaboussures, une joaillerie d'agates, de cristaux - un monde de feux-follets, de cerfs-volants, de fugitives comètes zébrant les ciels d'août de leurs bouquets d'éphémères flammèches - une escapade en un étrange pays de pistes brouillées, une fuite de glissades, de dérapages folâtres sur les neiges bleues.

Les formes abstraites qu'échafaude Dominique André, loin d'être muettes, sont très volubiles, éloquentes derrière leur façade austère. Leurs courbes, perforées ici où là, leurs sinuosités, leurs échancrures, soulignent les failles qui lézardent l'édifice de l'être. A travers un lacis de voûtes, de caveaux, de gouffres, de non-dits, elles dévoilent, sous leur croûte lisse, notre fond obscur, tourmenté, nos manques, nos incertitudes, notre désarroi. On peut aussi opter, selon son humeur et sa nature, pour une lecture moins tragique d'une telle statuaire. Fécondité, entre autres, nous en propose une vision plus enjouée, plus souriante. Ses galbes, ses anfractuosités, loin de nous plonger dans des abysses, de mettre à jour nos béances, nous évoquent la parturiente attendant sereinement la délivrance, jambes ouvertes et apaisées, en un parfait abandon à la jouissance d'être, à la plénitude. Une salve d'exaltation alors retentit, non pas on ne sait quel sinistre glas martelant notre misère. De même, cette Alegria -le titre est à lui seul une profession de foi- ancrée au sol de toute la force de ses certitudes obstinées, s'élance éperdument dans un désir de ciel, de salut. Et Didactique, pyramide de lucioles éclairant le monde, est la quête spirituelle d'une autre lumière, de l'éternité. Oui, quelque chose exulte dans ces volumes qu'on croyait inertes, gelés.

Et sans doute n'est-ce pas un hasard si, parmi l'abondante palette des tableaux de Philippe Gaury, j'ai particulièrement été accroché par ses Prières... Ici, pas de génuflexion ni de pose contrite... L'office n'a rien d'une messe basse, psalmodiée en sourdine du bout des lèvres dans une cellule de moine au fond d'un cloître retranché. L'église de Philippe Gaury est à ciel ouvert. On ne s'agenouille pas, on ne baisse pas la tête pour expier la faute, originelle ou pas, on ne bat pas sa coulpe, on ne se flagelle pas...Le recueillement ne se fait pas dans le secret d'un écrin de silence, il éclate comme les trompettes de Jéricho en gerbes foisonnantes, en cabrioles, en rondes de joie, la célébration envoie crépiter au plus haut des cieux des alléluias enchantés, un concert jubilant de fifres et de bombardes.

Pour insolite qu'il soit, ce voisinage de deux artistes aux œuvres si disparates n'a rien d'artificiel et Michel Jolly, l'œil affûté et perspicace une fois encore, ne s'est pas trompé en les invitant, pour le plus grand bonheur des Talençais, à exposer ensemble. Il a bien repéré, derrière la différence flagrante de leurs travaux, une passerelle souterraine, une connivence subtile. Et, sentir une résonance commune entre deux univers si éloignés est une leçon dont, dans d'autres domaines, on tirerait le plus grand profit à s'inspirer.

Henri Zalamansky

Agnès M

Sculpteur français résidant à Bordeaux, cet homme de sciences propose un univers de sculptures très contemporaines où s'allient avec virtuosité, mathématiques et art abstrait. Il parle lui-même de « thème constructiviste de la paraboloïde hyperbolique qui peut s'écrire sous forme conceptuelle z=xy, recherche portée sur une concrétisation et une association de ces formes mathématiques pour y trouver rythme, danse, mouvement et poésie. »

Si la description insolite de sa démarche artistique paraît incompréhensible ou extravagante pour les néophytes que nous sommes, l'inventivité et l'originalité de ses remarquables créations sauront surprendre et toucher le plus grand nombre.

Né en 1943 à Paris, Dominique ANDRE est l'héritier d'une dynastie de restaurateurs d'objets d'art. Son arrière-grand-père Alfred ANDRE, connu pour la fabrication d'émaux cloisonnés de style renaissance et des restaurations prestigieuses, a fondé en 1858 la maison ANDRE distinguée, encore aujourd'hui, dans le monde entier.

Il entreprend, dans les années 60, des études de médecine à Paris 6. Là, il s'arrête régulièrement devant la galerie de Denise RENE, Boulevard Saint Germain, qui aura une grande influence sur son travail.

C'est au cours d'une conférence de Iannis XENAKIS à la faculté de droit de la rue d'Assas, qu'il découvre la paraboloïde hyperbolique et y voit comme une sorte de « révélation » ; il commence alors à construire des surfaces réglées sous formes de structures tendues sur des supports d'altuglas, de laiton ou d'acier inox. Il exposera au salon des médecins et à la fondation Paul Ricard. Plus tard, il découvre le travail d'Antoine Pevsner, de son frère Naüm Gabo et tout récemment d'Angel Duarte dont il est un « fervent admirateur ».

Raisonnablement il sacrifie sa passion artistique pour la médecine, qu'il exercera pendant 35 ans à Paris, tout en continuant par le dessin, à rechercher des compositions inédites. Parallèlement, il s'intéresse au rêve, sujet de plusieurs conférences qu'il conduira. C'est à son entrée en retraite que cet énergique septuagénaire peut enfin se consacrer pleinement à son art ; il imagine et construit des structures issues d'un rapprochement entre la précision des équations mathématiques, la modernité des matériaux (fibres de carbone ou bambou, calicots en fibre de verre, résine polyester ou résine acrylique, gel coat,...), l'esthétisme des monochromes dans l'espace et la subtilité de l'art abstrait.

Lorsque Dominique André décrit ses œuvres, il les compare à « une promenade à travers l'espace et le temps sachant que les courbes sont engendrées par le déplacement homologue d'une génératrice sur 2 matrices non coplanaires. La combinaison de plusieurs courbes en 3 dimensions permet de délimiter des espaces vides d'une grande pureté ; l'équation régissant les courbes étant à l'origine d'une certaine rigueur dans la construction

L'approche créatrice de l'artiste se traduit par l'effet du jeu des courbes, des lignes et des volumes qui changent de forme selon le déplacement du regard autour de la construction : « On peut parler de sculpture cinétique ou stabile. La lumière tient un rôle important. Guidée par les vides, elle joue avec les volumes.»

Depuis 2010, Dominique André expose notamment au RentingArt à Krystal Park à Neuilly sur Seine, au salon du Bourget pour Eurotradia International, Boulevard Hausmann à Paris 8e pour Swiss Life (Sélection par le jury de l'association internationale ARTOTEKA). Il présente une œuvre de grande dimension à la Winery du château d'Arsac pour Philippe Raoux. En 2012, le Marché de Lerme à Bordeaux accueille une exposition de 15 de ses œuvres. En 2013, il participe, entre autres, à l'ArtAtlantique de La Rochelle ; « L'exposition au regard des autres est un moment important. C'est l'occasion de savoir si le message que l'on porte en soi est accessible ou si le message reçu n'est pas celui que l'on attendait. »

De dimensions et de configurations géométriques très diverses, chaque œuvre trouvera naturellement sa place aussi bien en intérieur (en jouant avec les lumières et les supports de fond), qu'en extérieur : le recul et le déplacement permet d'appréhender au mieux les volumes, les ombres et les lumières naturelles, les pleins et les vides, vides qui offriront différents cadres inattendus de par la nature environnante .